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14.01.2008
Le récit de Catherine Lévy
Comment une designer française aux cheveux bleus devient-elle responsable d’un chantier en Inde?
J’ai rencontré Rohit Khattar, le propriétaire de l’hôtel, parce qu’il nous avait réservé, sur la recommandation d’une amie et avant de me connaître, des chambres au Royal Bombay Yacht Club. Grâce à lui, j’y habitai le temps de glaner aux étalages des marchés de la ville de quoi remplir les pages du livre 100% Indian,* consacré aux objets de bazar indiens en voie de disparition. L’ouvrage terminé, je lui en ai envoyé un exemplaire et fus très étonnée de l’enthousiasme qu’il manifesta.
En Inde, mais aussi à Londres, Rohit mène toujours différents projets avec un entrain égal : clubs, restaurants, résidences d’artistes, expositions d’affiches de Bollywood. Il voulait me faire travailler sur l’un d’eux, mais ne savait pas exactement lequel. Finalement, il me proposa de refaire les chambres d’un hôtel qu’il possédait à Dehli, à l’occasion d’un double anniversaire : le cinquantième de cet établissement, et le quatre-vingt-treizième de son grand-père, Mr. Tirath Ram Amla, qui l’avait fondé.

Rohit y avait déjà mené une révolution quand, ses études terminées, il demanda carte blanche pour transformer le restaurant, qui jusqu’alors ressemblait un peu à la cantine d’une usine modèle dans les années 50 : moderne, propre, coquette. En guise de nouveau mobilier, il acquit au marché aux puces de Bombay, le Chor Bazar (marché aux voleurs), un grand bric-à-brac : lits à baldaquin, lustres poussiéreux, et autres antiquités dont le clou incontesté est une vénérable Fiat de 1935 pareille à une Rolls, dans laquelle sont présentés les plats du buffet. Ces excentricités suscitèrent quelque panique au sein de la famille, mais le décor toujours préservé connut un succès phénoménal et en le voyant, je compris pourquoi Rohit aimait mon livre: même s’il excelle aux affaires, il a une âme de conservateur de musée.

L’hôtel Broadway se situe entre New Dehli et Old Dehli, sur Asaf Ali Road. La large avenue autrefois prestigieuse est devenue une artère chaotique, que sépare en deux voies une pelouse râpée où l’on dresse, en saison, une tente à louer pour les cérémonies de mariage. Le grand-père de Rohit, un gentleman du Cachemire, avait acheté le terrain en 1953 pour y faire construire la résidence d’hiver de sa famille. Comme c’était trop grand, il l’a transformé en hôtel. Ouvert en 1956, il innovait par son modernisme, le soin apporté au confort des hôtes, l’ambiance familiale, les prix modiques.

Très digne et très douce, Mrs Khattar, la mère de Rohit, dirige l’hôtel avec fermeté, assistée d’un vieux manager distingué et d’employés dévoués. Le restaurant, Chor Bizarre, est envahi chaque jour par de joyeux groupes de touristes du monde entier qui admirent la décoration, s’y régalent de vieilles chansons, savourent la cuisine du Cachemire et profitent de l’opportunité, très rare à Old Dehli, de boire de l’alcool et d’utiliser des toilettes bien tenues. Des Indiens de province en costume-cravate, venus conclure des affaires dans la capitale, occupent en général la moitié des 26 chambres. Dans l’autre moitié résident des touristes occidentaux ravis de la proximité du bazar et contents du service, excellent pour des tarifs aussi modestes.

C’est ainsi que je me retrouvai sur une banquette du restaurant, me retenant de fumer, soumise aux regards bienveillants mais perplexes de trois dames élégamment vêtues de saris et ornées de bijoux captivants : Mrs Khattar, la mère de Rohit, sa fille, la sœur de Rohit, et sa belle-fille, la femme de Rohit. Il était là aussi bien sûr, brandissant mon livre et leur soutenant que mon intervention allait attirer l’attention de la presse. Intriguées et n’ayant pas vraiment le choix, ces dames se déclarèrent prêtes à m’accueillir. Pressentant que mes goûts en matière de décoration risquaient de ne pas concorder avec ceux des businessmen indiens, je leur proposai de ne transformer que trois chambres, pour commencer.
Là-dessus, j’appelai mon ami designer Saleem Bhatri, qui vit à Bombay et sans lequel je ne voulais rien tenter. Quelques mois plus tard, il disposait ses flacons de remèdes ayurvédiques dans la chambre 43, voisine des 44, 46 et 42 où nous devions intervenir. Ne sachant pas par où commencer, nous avons traîné les meubles à travers la chambre, cherchant un agencement favorable. Puis nous avons commencé à réfléchir.

Faute d’ordinateur, les croquis furent réalisés à la main, et quand les élévations des chambres furent terminées, la chambre était tellement encombrée de rouleaux de papier et d’échantillons que nous ne pouvions plus y poser ni tasse, ni fesse. Pour permettre à Saleem de s’échapper de ce capharnaüm (à la porte duquel les agents du room service toquaient sans relâche), nous avons migré sur la terrasse d’un ami pour y finir tranquillement le projet. De temps en temps, nous allions en ville chercher les carrelages multicolores, les ampoules électriques, les radios clignotantes et les autres accessoires chers à mon coeur. Comme Saleem était à Dehli aussi étranger que moi, un employé méritant de l’hôtel fut chargé par Mrs. Khattar de nous aider à trouver ce que nous voulions. Ce monsieur était complètement incapable de saisir de quoi il s’agissait et s’il finissait par comprendre, il désapprouvait tellement nos choix qu’il n’avait de cesse de nous orienter vers des magasins spécialisés dans les produits importés, plus appropriés selon lui au standing du Broadway. On s’amusait beaucoup, et le temps passait.

Néanmoins, quinze jours plus tard, la famille Khattar se réunit dans la chambre 43 pour examiner nos croquis, gaiement coloriés au crayon. Au milieu de nos explications, Rohit s’emballa tout à coup pour une idée nouvelle qui consistait à transformer l’hôtel en musée de Bollywood. Devant nos airs pincés, il en remit la réalisation à plus tard et revint à notre projet. Mrs. Khattar, légèrement angoissée, attira notre attention sur nombre de contraintes auxquelles nous pensions échapper : les têtes des lits, la télévision, le placard pour suspendre le costume. Sur ces entrefaites, tout le monde se sépara pour quelques semaines, pendant lesquelles les travaux devaient commencer. A notre retour, un assistant devait nous aider.

Revenu à Dehli, Saleem réintégra la chambre 43 où je débarquais tous les matins, trépignant déjà dans l’ascenseur et ressassant l’effrayante liste de tout ce qu’il restait à faire. Trois petites semaines avant l’inauguration, les chambres 42, 44 et 46 étaient pour le moins démolies, comme ravagées par des bombes. Notre assistant, un garçon frêle et épuisé, errait parmi les ouvriers en leur chuchotant timidement les instructions que seul Saleem pouvait lui donner, car nous n’avions pas de langue en commun. Les artisans chargés de la fabrication des meubles et des lampes défilaient dans la chambre 43, attendant patiemment leur tour en écoutant les autres. Avec des sourires doux, ils nous soumettaient des échantillons plus ou moins navrants et ressortaient en dodelinant de la tête, signifiant que cette fois ils avaient bien compris. Dans le couloir du quatrième étage désormais sinistré, au milieu des gravats, tout le monde piétinait dans le désordre : un adolescent concentré, recruté dans la rue, découpait les motifs à appliquer sur les canapés, le rempailleur de chaises changeait le cannage des fauteuils, le peintre peignait un ventilateur démonté, un commis triait les carrelages, et le menuisier ponçait un lit sans se soucier de la poussière qui se collait sur la peinture fraîche. Tout le monde se marchait dessus et chacun s’efforçait de traîner le plus longtemps possible sur la tâche qui lui était confiée, de crainte de devoir aborder la suivante, déjà persuadé qu’il n’allait rien y comprendre. A intervalles réguliers, Saleem et moi sortions de la 43 en vue d’une inspection générale, courant d’une chambre à l’autre en s’appelant mutuellement au secours. Hirsute et couverte de taches de peinture, fumant en public des beedees sans plus me soucier de bienséance, je vociférais ordres ou prières dans un hindi de cuisine, régalant l’assemblée d’un spectacle passionnant. Pendant la pause déjeuner, je volais les outils abandonnés et faisais des retouches en cachette. Hagards, nous descendions au restaurant avec nos crayons et nos papiers, pour y consulter nos listes. Le travail avançait si lentement qu’elles rallongeaient chaque jour un peu plus.

Parfois, au cours de d’une harangue, je voyais changer l’expression de Saleem et me retournais : Mrs. Khattar était là, impeccable dans son sari au milieu du chantier, fort ennuyée de ce qu’elle entendait et consternée par l’absence de progrès. Alerté, Rohit annula la soirée d’inauguration, bien que les cartons d’invitation aient déjà été imprimés. Il justifia cette décision par l’absence de son grand-père, rappelé au Cachemire pour une affaire urgente. Je n’étais pas très fière, mais quand même soulagée : nous y gagnions trois jours de délai.

Un nouvel assistant, stylé et bilingue, arriva. Il était vêtu d’un complet bleu marine , aussitôt saupoudré de plâtre, et d’une cravate que tout d’abord il refusa catégoriquement d’enlever. Las, trois jours plus tard, son état était similaire au nôtre et on le trouvait criant, le cheveu en bataille, en bras de chemise, toute cravate envolée. Ainsi secondé, et résigné à passer ses nuits à exhorter les ouvriers, Saleem parvint à faire émerger du chaos une première salle de bains. Sitôt accourue, Mrs. Khattar pleura presque, de joie heureusement, et nous aussi. Ce n’était cependant pas terminé. Saleem essayait de me rassurer, mais j’étais si férocement décidée à voir les chambres finies que je pouvais à peine quitter le champ de bataille pour aller répondre aux questions des journalistes convoqués par le bureau de presse. Voyant passer le charpentier, qui s’était réfugié sur le toit pour m’échapper, je bondissais du canapé au milieu de l’interview pour l’attraper au vol. J’étais si angoissée que je n’avais même pas parlé des chambres à mes amis, mais le jour où je quittai Dehli, quelques heures avant de prendre l’avion pour Paris, je décidai quand même d’inviter quelques-uns d’entre eux à venir y boire un verre. Tout le monde se déclara ébloui. Moi-même, j’avais fini par l’être. Rohit et sa femme Reshmi, qui s’étaient joints à nous, émettaient quelques réserves, relevant erreurs et éléments manquants avec un professionalisme amusé : mon état de transes les faisait sourire. Saleem revint peu après pour achever le travail. J’y suis retournée récemment et Mrs. Khattar, resplendissante, m’a dit que si les businessmen indiens ne goûtaient guère la décoration des chambres, les hôtes occidentaux, en revanche, l’adoraient.

*Catherine Lévy & Catherine Geel, 100% Indian, éditions du Seuil, France, ou 100% India, Chronicle publishers, USA.
17:15 Publié dans Voyage | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note | Tags : catehrine lelvy, hotel broadway, inde


